mercredi 25 mai 2016

Ultra-réacs ou progressistes? Sur quel pied dansent les anti-tabac Suisses...

Pas de fumée sans feu,
mais où c'est que j'ai foutu mon briquet?
Commissaire Européen intégriste invité d'honneur un jour. Séance sur la réduction des risques un autre... Mais que veulent vraiment les anti-tabac Suisses ?

Dans deux semaines s'ouvre la session d'été du Conseil des Etats. Au programme, le débat sur le projet de Loi sur les produits du tabac (LPTab) [p.87-91]. En avril, la Commission Santé (CSSS-E) de la chambre parlementaire a proposé son renvoi par six voix, contre quatre voix soutenant intégralement ce projet et deux abstentions. Les majoritaires demandent trois modifications à la proposition des services du Ministre de la Santé Alain Berset. 

En premier lieu, les restrictions sur la publicité pour les produits du tabac sont estimées trop draconiennes. Puis, ils demandent de lever l'interdiction de vente du Snuss. Ce produit de tabac à machouiller qui a fait chuter drastiquement le tabagisme en Suède à 11% - contre plus de 25% en Suisse - et entraîné une réduction impressionnante des cancers liés au tabagisme, comme l'explique Nathalie Dunand du Vaping Post

Enfin, ou plutôt surtout, la CSSS-E refuse l'assimilation des produits sans tabac, tels que le vapotage, aux produits du tabac. Et propose de réglementer à part la vape de manière adaptée et cohérente. «La majorité de la commission comprend difficilement pourquoi on appliquerait aux cigarettes-électroniques contenant de la nicotine la même réglementation - au demeurant très stricte - que celle qui concerne les cigarettes classiques, pourtant bien plus nocives", précise la documentation parlementaire.

A l'opposé, les quatre Socialistes de la CSSS-E ont soutenu le projet de leur Conseiller fédéral. Non sans souligner, malgré la discipline de Parti, que certains aspects du projet de loi pourraient être débattus et modifiés. Enfin, les deux abstentions ont été déterminantes pour la position officielle de rejet par la CSSS-E. En l'état, on ne peut qu'avancer une hypothèse sur leurs raisons. Sans soutenir la publicité pour les cigarettes, les abstentionnistes n'ont-ils pas eu des scrupules à voter une loi obérant une approche cohérente de réduction des risques en la matière? Notamment par cette assimilation orwellienne de la vape au tabagisme et ses conséquences menaçantes pour la santé publique.
"Nous ne protégeons que ceux qui méritent protection", Tonio Borg, Commissaire européen à la Santé
Bien que mal embarqué, ce projet de LPTab a tout de même ses partisans. L'Alliance anti-tabac - qui regroupe une centaine d'associations dont les influentes Ligue pulmonaire et Association Suisse de prévention contre le tabagisme (AT) - bat campagne pour essayer de renverser la vapeur avant les débats des 46 sénateurs. Vendredi dernier, elle tenait une conférence de presse avec pour invités d'honneur le Député Européen Français Gilles Pargneaux et Tonio Borg, Commissaire Européen à la Santé. Le Maltais avait remplacé, en novembre 2012, John Dalli «démissionné» par le Président José-Manuel Barroso dans des conditions scabreuses. Juste à temps pour reprendre en main l'élaboration de la directive européenne sur les produits du tabac (TPD). Une affaire qui a encore rebondi en mars dernier avec la levée de l'immunité de Giovanni Kessler, directeur de l’Office de Lutte Anti-Fraude (OLAF).
Depuis l'entrée en vigueur de la TPD le 20 mai en France,
les magasins de vapote ne mettent plus de matériel en vitrine

Opposé au divorce, légalisé tout de même en 2011, et militant contre le droit à l'avortement, toujours illégal à Malte, Tonio Borg est aussi célèbre pour son refus de toute aide aux minorités sexuelles. «Nous ne protégeons que ceux qui méritent protection», est son credo. Réduire les risques par la légalisation de l'avortement ou la distribution de préservatif ne fait donc pas partie de ses options politiques. Rien de surprenant que son pilotage de la TPD ait consacré des restrictions plus dures à la réduction des risques par le vapotage qu'au tabagisme à proprement parlé, en évitant notamment d'imposer le paquet neutre. Intégriste réactionnaire, le Commissaire européen est conséquent dans son rejet sans compassion de toute réduction des risques. Les vapoteurs, ces ex-fumeurs qui esquivent le calvaire rédempteur du sevrage à la dure, ont-ils mérité protection ?

La présence à ses côtés du socialiste Gilles Pargneaux pourrait surprendre, alors que les deux-tiers du groupe Socialiste Européen s'était opposé à la nomination de Tonio Borg. Interviewé dans le journal vaudois  24 Heures, le député Européen explique son lobbying pour la LPTab car elle "s'inspire de la directive européenne". En guise d'argumentation, le leitmotiv du Français est le grand complot des illuminati des cigarettiers. En somme, tout débat est tentative de Big Tobacco pour pervertir la politique de lutte contre le tabagisme. Une conception très « 49-3 » de la démocratie, mais qu'il tient également avec cohérence en ne soufflant pas un seul mot sur la question de la réduction des risques. Un mot d'ordre intégré de longue date par les médias Suisses. Avec un black-out quasi intégral, à l'exception de Vigousse, sur l'enjeu des moyens de réduction des risques et des dommages de cette nouvelle loi.

Pour autant, les anti-tabac Suisses adhèrent-ils tous intégralement au dogme puritaniste, n'offrant pour seule voie de salut aux fumeurs que l’hostie du Champix, et refusant tout débat contradictoire? Le Pr Jean-François Etter, de Stop-Tabac.ch, a publié un article dans la revue Dépendances – dont nous avons fait ici une recension - appelant clairement à ce que les parties prenantes de la lutte contre le tabagisme se saisissent de la question de la réduction des risques. «Un des plus importants débats de santé publique de ces dernières décennies», aux yeux de l'enseignant à l'Institut de Santé Globale de l'université de Genève. Au niveau de la communication politique, le milieu anti-tabac semble être resté totalement sourd à son invitation. Mais en coulisses, l'idée trace t-elle son chemin?
"Peut-être faut-il collaborer avec les groupes de vapoteurs...", Pr. Jacques Cornuz

«Tabagisme et santé publique, vers une réduction des risques». C'est l'inattendu intitulé de la conférence à Neuchâtel, le 31 mai prochain, du Pr Jacques Cornuz, Directeur de la Policlinique médicale universitaire (PMU) de Lausanne, pour la Journée contre le tabac. On se gardera d'anticiper les propos qu'il tiendra à cette occasion. Mais, du moins, l'embargo de toute discussion sur le sujet est rompue par cette invitation. En novembre dernier, de retour du Ecig Summit de Londres, le Pr. Cornuz avait déjà évoqué une possible ouverture sur les antennes de RTS La1ère: «peut-être faut-il plutôt axer nos efforts sur des collaborations avec les groupes de vapoteurs qui donneront les conseils.(…) On est dans une thématique où il y a beaucoup de questions, et on doit explorer des processus un peu atypiques par rapport à ce que l'on a connu jusqu'à maintenant».


Depuis rien ne s'est passé. Aucune prise de contact. Aucune réponse aux sollicitations (y compris à mes quelques mails au Pr Cornuz). Aucun dialogue, ni écoute, et toujours la même censure sur le sujet, comme par exemple par la revue Swiss Medical Weekly. Mais surtout, aucune considération des revendications politiques des vapoteurs, et notamment de leur association Helvetic Vape. Or, il paraît difficilement envisageable, pour parler par euphémisme, que les vapoteurs puissent être une simple force supplétive aux lacunes des médecins sur le sujet. Alors même que le cadre législatif actuel et le projet de LPTab pour le futur sabote leur outil de réduction massive du tabagisme. Avec 10'000 morts annuels directement liés au tabac, 250'000 fumeurs empêchés de se convertir au vapotage à cause de la réglementation actuelle, les anti-tabac conséquents et honnêtes peuvent-ils vraiment encore se tenir dans leur posture méprisante et imperméable à l'égard des vapoteurs? Les vapoteurs Suisses ont-ils encore l'enthousiasme de travailler avec des milieux sanitaires qui ne les ont pas soutenu jusqu'ici? 

Edit: coquille à propos du Pr Cornuz qui était vice-président de la Commission fédérale de prévention du Tabagisme jusqu'à fin 2015. Merci à Olivier pour me l'avoir signaler ;)

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