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jeudi 5 juillet 2018

Plus de deux millions d'anglais ont arrêté de fumer à l'aide de la vape mais la TPD freine le mouvement

Plus de 2,3 millions des britanniques adultes, dont 2 millions d'anglais, ont quitté la cigarette à l'aide du vapotage. 900'000 d'entre eux, dont 770'000 anglais, ont arrêté de fumer puis aussi arrêté de vapoter. Tandis que 1,4 millions sont devenus vapoteurs exclusifs. Parmi les 7,4 millions de fumeurs britanniques, 1,4 millions vapotent aussi, dont la moitié dans le but d'arrêter de la cigarette. La part des adultes fumeurs au Royaume-Uni est passé de 20,2% en 2011 à 15,1% en 2017, selon les dernières données de l'Office National des Statistiques (ONS) publiées hier. Soit une chute de plus d'un quart de la part de fumeurs en six années.

  • 15,1% des adultes britanniques sont fumeurs, soit 7,4 millions de personnes, en 2017
  • 2,3 millions de britanniques ont arrêté de fumer à l'aide du vapotage, dont 900'000 ont ensuite arrêté de vapoter, depuis 2011
  • 5,5% de la population vapotent, soit 2,8 millions de vapoteurs dont 51% ont arrêté de fumer
  • Parmi les 1,4 millions 'double-usagers' de cigarette et vapotage, la moitié déclare utiliser le vapotage dans l'objectif d'arrêter de fumer
  • La hausse du vapotage et la chute du tabagisme se sont ralenti depuis l'entrée en vigueur des directives européennes au Royaume-Uni en 2016. Une Commission parlementaire étudie les modifications possibles de la réglementation à la faveur du Brexit

Frein européen à la sortie du tabagisme

Ces données confirme l'impact majeur du vapotage. Mais l'entrée en vigueur en 2016 de la transposition de la directive européenne (TPD), qui notamment limite le taux de nicotine à 20 mg/mL, la contenance des fioles à 10 mL et celle des atomiseurs à 2 mL, a fortement freiné l'élan de sortie du tabagisme britannique. Entre 2016 et 2017, la part de fumeurs âgés de plus de 16 ans a même augmenté de 16,1% à 16,8%, tandis que la part de vapoteurs a très légèrement régressé de 5,6% à 5,5%.

"Outre la mauvaise publicité que subit encore le vapotage, le règlement de la TPD en interdisant la vente d' e-liquides nicotiné à plus de de 20 mg/mL, rend difficile pour de nombreux fumeurs de passer au vapotage", explique Diane Caruana, journaliste spécialisée sur Vaping Post, précisant que " l'interdiction des doses de nicotine supérieures à 20 mg/ml met un obstacle à la première étape du voyage d'un fumeur vers une vie sans fumée". On estime que de 20% à 30% des fumeurs ont besoin de liquide plus concentré que 20 mg/mL de nicotine pour se passer définitivement de cigarette. Ces derniers mois, l'arrivée des liquides aux sels de nicotine offre une option supplémentaire intéressante pour cette catégorie de fumeurs, mais la limite trop basse de nicotine dans l'Union Européenne en réduit l'intérêt.

L'arbitraire des directives européennes

Les travaux de la Dr Lynne Dawkins, du Centre for Addictive Behaviours Research de l'Université de Londres Sud, mettent en lumière un autre effet négatif à cette limite, imposée sans fondement scientifique. "Il n'y a aucune justification à cette limite. Elle a été prise de manière arbitraire. Il n'y a pas de preuve d'augmentation des méfaits de la nicotine pour les niveaux supérieurs à 20 mg/ml. Or nous avons constaté que lorsque les usagers réduisent le taux de nicotine, ils compensent en consommant plus de liquide. C'est coûteux financièrement, et cela peut avoir un coût pour la santé en augmentant l'exposition", avait argumenté en février la chercheuse spécialiste de la nicotine devant la Commission parlementaire étudiant une réforme de la réglementation sur le vapotage à la faveur du Brexit.

"Beaucoup de fumeurs sont dissuadés d'essayer de passer au vapotage par des restrictions arbitraires de la TPD, ainsi que les articles irresponsables et inexacts sur les risques pour la santé. Beaucoup d'entre eux risquent de continuer de fumer. Il semble que le nombre de fumeurs qui passent à la vape soit en train de plafonner au Royaume-Uni", alertait aussi Sarah Jakes, présidente de la New Nicotine Alliance UK (NNA), au site Register fin février. Les statistiques publiées hier confirment cette inquiétude.

Le défi des inégalités sociales de santé 

Autre inquiétude, celle-ci exprimée par les autorités, le creusement des inégalités sociales de santé liées au tabagisme. "Pour évaluer l'ampleur de l'iniquité, nous avons calculé la probabilité d'être fumeur entre travailleurs routinier et manuel en comparaison de ceux qui occupent des postes de management et les emplois intermédiaires. Les résultats montrent que les travailleurs manuels et de routine en Angleterre étaient 2,27 fois plus susceptibles d'être fumeurs que les autres professions en 2012, mais que l'écart s'est considérablement creusé depuis avec un ratio de 2,44 en 2017", explique le compte-rendu de l'Office of National Statistics (ONS). Les raisons et les moyens de répondre à ce défi social sont encore à déterminer. 

Plusieurs présentations au dernier Global Forum on Nicotine, dont celle de la sociologue Frances Thirlway que nous avions interviewé sur ses travaux précédents en 2016, ont abordé le sujet. Cette question est probablement le défi le plus intéressant à relever aujourd'hui pour l'approche de réduction de risque. Tandis que le camp conservateur tabagique se cantonne a faire reposer la faute sur les usagers "pervertis" et vouloir leur rendre la tâche plus difficile par des taxes, des limitations matérielles et d'autres interdictions...


vendredi 17 novembre 2017

[Ristrett'] Le vapotage pour aider les fumeurs en souffrance psychique au Royaume-Uni

"Le vapotage offre une nouvelle chance aux fumeurs souffrant de maladies psychiques qui n'ont pas été en mesure d'arrêter avec d'autres méthodesIl devrait être offert comme une méthode légitime de cesser de fumer dans tous les milieux de santé mentale", résume Alyssa Best du Cancer Research UK (CRUK). Elle est l'auteure du nouveau rapport sur le vapotage du Mental Health & Smoking Partnership, qui regroupe douze organismes de santé britanniques, dont l'Action on Smoking and Health (ASH), le Royal College of Psychiatrists (RCP-UK) ou encore Rethink Mental Health. "Davantage doit être fait pour aider les fumeurs ayant des problèmes de santé mentale à cesser de fumer, y compris l'accès au vapotage et à d'autres traitements", insistent les organisations de bienfaisance sur le site du CRUK

Les personnes en souffrance psychique sont fortement plus susceptibles de fumer que la population générale. Au Royaume-Uni, 16% de la population fume, tandis que ce sont jusqu'à 70% des patients de certaines unités psychiatriques. Cet écart s’accroît alors que le tabagisme décline dans la population, la part de fumeurs en souffrance psychique n'a pas varié ces vingt dernières années."Cette grande inégalité mène à la mort prématurée et à des années de maladie chronique pour beaucoup d'entre eux. Le vapotage offre une nouvelle opportunité à ces personnes de s'éloigner du tabagisme et d'éviter le terrible fardeau de la mort et de la maladie qu'il cause", explique la Pr Ann McNeill, coprésidente du Mental Health & Smoking Partnership. Ce sont de dix à vingt "années de vie volées" aux personnes touchées par un problème psychique, principalement à cause du tabagisme, selon l'analyse de l'ASH.

Lorsqu'il est facilement accessible, le vapotage accompagné de bons conseils et d'une information honnête, rencontre un bon écho chez les personnes en détresse psychique. La part de fumeurs désirant arrêter est aussi grande dans ce groupe social que dans le reste de la population. "Les utilisateurs de nos services ont demandé massivement de pouvoir utiliser le vapotage pendant un séjour en milieu hospitalier. Notre organisation a soutenu cela en offrant des vapoteuses jetables gratuites à l'admission", témoigne Lesley Colley, du National Health Service (NHS) de Tees, Esk and Wear Valleys. Résultat de cette opération menée depuis mars 2016, le tabagisme est passé de 43% à 28% chez les usagers de ses services.



jeudi 6 avril 2017

Etude internationale: Fort impact des réglementations sur les arrêts du tabac à l'aide de la vape

publiée dans Nicotine & Tobacco Research
Les réglementations influent-elles sur les chances de réussir son sevrage tabagique ? Cela paraît couler de source, mais aucune étude n'avait encore mesuré le poids de l'environnement législatif sur les arrêts avec la vape. Une comparaison de données recueillies entre 2010 et 2014 de deux paires de pays, la première américano-britannique alors peu restrictive, la seconde australo-canadienne avec de fortes restrictions à l'accès et l'usage des produits de vapotage, montre clairement l'impact. Tandis que 73,2% des fumeurs britanniques et américains sondés ayant tenté d'arrêter de fumer à l'aide du vapotage ont réussi au moins durant un mois, seuls 31,5% de leurs homologues australiens et canadiens ont connu la même réussite. L'étude, publiée par la revue d'Oxford Nicotine & Tobacco Research, s'appuie sur les enquêtes de l'International Tobacco Control four country (ITC).

Elle montre que, dans l'environnement plus propice, les fumeurs optant pour l'aide du vapotage augmentent leur chance de sevrage à un mois par 1,95 fois [OR = odd ratio] par rapport à aucune aide. Soit un peu plus qu'avec les substituts nicotiniques (OR 1,64) et à peine moins qu'avec les drogues pharmaceutiques (OR 2,07). Mais dans les pays hostiles, utiliser le vapotage donne près de trois fois moins de chance de réussir (OR 0,36) que de se lancer sans aide. «Les raisons de l'effet de facilitation du vapotage pour cesser de fumer se trouvent uniquement dans les pays ayant un environnement moins restrictif à la vape», souligne l'étude signée de chercheurs américains, australiens, britanniques et canadiens. 

Matérialisme

USA, Royaume-Uni, Australie, Canada
Première raison invoquée par les chercheurs à cet effet bénéfique à l'arrêt du tabagisme par les réglementations les moins agressives contre la vape: la facilité d'accès aux produits. A fortiori, en offrant une palette diversifiée des appareils les plus efficaces, c'est-à-dire les systèmes à réservoir (à l'opposé des «cigalikes»), et évidemment aux liquides nicotinés qui doublent les chances d'arrêt par rapport à la vape sans nicotine selon le rapport Cochrane de 2016. Cette étude confirme d'ailleurs ces deux aspects dans les pays tolérants. Les utilisateurs de mods à réservoir ont 2,57 fois plus de chances de sevrage que les utilisateurs de cigalikes et 3,11 fois plus de réussite que les fumeurs se lançant sans aide. Tandis que les britanniques vapotant avec nicotine ont eu 3,07 fois plus de succès que ceux s'aidant de vapotage sans nicotine.

Dans la même veine, l'accès plus simple à des produits encouragent non seulement les tentatives avec l'aide de ces produits, mais aussi la prolongation de l'arrêt en facilitant l'accès à de nouvelles fournitures (liquides ou matériel) durant le sevrage. «Ceci peut contribuer à leur offrir de plus grandes opportunités d'expérimenter différents appareils et liquides jusqu'à ce qu'ils trouvent la bonne combinaison», explique l'article. 

Et mentalités

La seconde série de motifs met en relief l'aide que procure un climat social plus tolérant et serein à l'égard du vapotage aux fumeurs pour sortir du tabagisme par son aide. Plus confiants, ils seraient plus susceptibles de détermination et de persévérance dans leurs tentatives. Dans les pays restrictifs, «le faible accès au produit et peut-être la réticence à vapoter en public au milieu de personnes potentiellement hostiles sont des raisons plausibles pour penser que sa dénormalisation puisse être un facteur important du haut taux d'échecs», suggèrent les chercheurs. 

Ils soulignent aussi un possible biais d'auto-sélection: la mauvaise image de la vape cultivée par les pouvoirs publics hostiles limite son recours à certains fumeurs. «Il est également possible que, dans les pays à faible disponibilité, ceux qui ont choisi d'utiliser le vapotage pour cesser de fumer étaient les plus désespérés, ceux n'ayant pas réussi auparavant en utilisant les méthodes approuvées», émettent en hypothèse les chercheurs pour expliquer le plus faible taux de réussite à l'aide du vapotage que sans aucune aide en Australie. 

Soutien ou abandon de la part des soignants?

L'étude n'a pas pu prendre en compte l'aide comportementale apportée ou non aux fumeurs. «Parce que ce que constitue le soutien comportemental était trop hétérogène entre les différents pays, nous avons décidé de ne pas le retenir comme critère», expliquent les chercheurs. Reste qu'évidemment, entre les Stop Smoking Services britanniques en dialogue constructif avec les vapoteurs et le dogme australien de leur diabolisation, les compétences des professionnels de santé sur le sujet et l'aide apportée en conséquence aux fumeurs sur cette voie ne peuvent pas être de même qualité. D'autres facteurs, comme notamment le climat de peur entretenu par les médias sensationnalistes et/ou liés d'intérêt aux lobbys du tabac et de la pharma, n'a pas été pris en compte dans la comparaison. 

Et la Suisse?

La Suisse ne fait pas partie de l'étude. Mais les principaux enseignements de cette étude donnent de l'eau au moulin de mes analyses de 2015 sur le déficit d'arrêts tabagiques à l'aide du vapotage en raison des entraves fédérales. Mon analyse s'appuyait sur la comparaison des statistiques de prévalence de la population, ce qui est sensiblement différent des groupes de fumeurs tentant un sevrage suivis dans cette étude. Reste que le ratio de chances de réussir son sevrage entre pays restrictifs et pays permissifs (OR 0,36 versus OR 1,95) mis en évidence résonne avec les ratio d'adoption, c'est-à-dire de l'expérimentation à l'usage régulier, du vapotage que j'avais tiré de la comparaison des statistiques helvétiques et britanniques de 2014. 

«L'interdiction de la vente de liquide nicotiné concoure ainsi à six fois plus d'échecs des tentatives de passer à la vape des fumeurs en Suisse par rapport aux britanniques», avais-je alors souligné. Le parallèle se poursuit d'ailleurs sur la faible part de vapoteurs utilisant de la nicotine en Suisse et en Australie. Selon l'enquête d'Addiction Suisse, moins de 40% des vapoteurs helvètes utilisent de la nicotine, chiffre proche des 41% relevés dans cette étude pour les australiens, contre plus des trois quarts des britanniques. 

Guerre au vapotage, guerre aux pauvres

Les inégalités sociales de santé cultivées par les réglementations de santé publique
Autre point commun, les restrictions légales semblent entraver plus fortement l'accès au vapotage aux fumeurs défavorisés socialement. «Comparés aux répondants des pays avec une réglementation plus restrictive, une plus grande proportion de ceux de pays moins restrictifs sont plus âgés, avec des revenus plus faibles, (...)», note la recherche internationale. En proportion, il y a deux fois plus de faibles revenus à essayer d'arrêter de fumer avec le vapotage lorsque l'environnement législatif est permissif que répressif. Les données suisses ne tiennent pas compte des niveaux de revenus, mais du niveau de formation. Les auteurs soulignaient dans le dernier rapport en commentaire que «la part d’usagers [du vapotage] au cours des 30 derniers jours augmente régulièrement avec l’augmentation du niveau de formation»

Les entraves législatives en augmentant le coût financier du vapotage, en compliquant son accès et le limitant aux personnes détenant des outils informatiques et de paiement électroniques ou aux personnes détenant un capital social leur permettant de passer par le marché gris/noir, empêchent selon toute vraisemblance des fumeurs de couches sociales défavorisées d'utiliser ce moyen d'arrêt tabagique. La stigmatisation des vapoteurs renforce cette dynamique vicieuse contre les personnes les moins outillées en terme de capital culturel pour résister aux campagnes de désinformation. Le gâchis sanitaire de la guerre au vapotage profite non seulement au tabagisme en général, mais accentue plus particulièrement les inégalités sociales de santé au profit des classes aisées. 

Autre leçon que l'on peut tirer de cette étude, aucune recherche sur le sevrage tabagique à l'aide du vapotage ne peut faire sérieusement l'impasse sur l'environnement législatif dans lequel la population étudiée évolue. Un point que, comme je l'avais entre autres souligné, G. Gmel et al. n'avaient pas tenu compte dans leur analyse publiée dans le Swiss Medical Weekly.


jeudi 15 décembre 2016

Contre les inégalités de santé: Interview d'une anthropologue lancée sur les traces du vapotage populaire dans le Nord-Est anglais

De 2012 à 2015, Frances Thirlway a sillonné petites villes et villages des vallées du comté de Durham. De marchés en magasins, de rencontres en conversations en tête-à-tête, l'anthropologue de l'Université de Durham s'est intéressée au tabagisme et son arrêt dans les classes populaires du Nord-Est anglais. Loin des statistiques froides, sa démarche ethnologique s'inscrit dans des rencontres, des discussions approfondies et de nombreuses observations de terrain. 

Sur le chapitre du vapotage, la chercheuse a notamment conduit des échanges au long cours avec 41 personnes âgées de 18 ans à 75 ans (28 hommes et 13 femmes), qui lui ont dévoilé leurs relations au vapotage et à l'arrêt du tabac. Dans cette région en déclin économique post-industriel, ils sont d’anciens mineurs, manœuvres, chauffeurs ou au chômage chez les hommes, dans la restauration, le soin ou le nettoyage pour les femmes. Sur fond de culture ouvrière locale, leurs interprétations varient au gré de leur genre et de leur âge. Les valeurs morales mises en jeu dévoilent des éléments significatifs pour penser les inégalités sociales face au tabagisme et les moyens d’y remédier.

Principale cause de maladies non-transmissibles, le tabagisme est un enjeu incontournable de santé publique. Bien qu’on ait assisté à une forte réduction du tabagisme au Royaume-Uni au début des années 2000, comme dans la plupart des pays à fort PIB, cette baisse n’est pas répartie de manière égale selon les groupes sociaux. Plus importante dans les milieux aisés et diplômés, la baisse est beaucoup plus faible dans les classes populaires. L'analyse statistique montre que les personnes défavorisées tentent tout autant d’arrêter, mais échouent plus souvent leur sevrage. Cet aspect accentue la pertinence d'approches alternatives à l'unique injonction d'abstinence. Le vapotage peut-il être une aide efficace pour réduire les inégalités sociales face au fardeau sanitaire du tabagisme?


Cette question de fond de la recherche de Frances Thirlway est l'objet de trois articles récents en anglais et disponibles en ligne. Everyday tactics in local moral worlds: E-cigarette practices in a working-class area of the UK dans Social Science & Medecine de décembre 2016 ; Smokers in deprived area put off by cost and faff of electronic cigarettes, paru début novembre sur le site de Socialist Health Association ; It’s complicated: health inequalities and e-cigarettes sur le site du FUSE, le Centre de recherche interdisciplinaire en santé publique.

Frances Thirlway
Nous vous proposons un entretien, mené en français via mailing, avec Frances Thirlway du Département d'anthropologie de l'Université de Durham au Royaume-Uni.

Q. - Le prix du tabac est très élevé au Royaume-Uni. Pour s'approvisionner, les fumeurs les plus pauvres ont recours au marché noir informel. Dans votre enquête, vous mettez à jour une justification morale à ce contournement. Pouvez-vous l'expliquer?

Frances Thirlway : Précisons qu’il s’agit plutôt d’un ensemble de comportements, une gamme de réactions diverses au prix élevé : d’abord il y a le recours aux marques de cigarettes bas de gamme, soit dit en passant créées justement par les compagnies de tabac pour éviter que leurs clients les plus défavorisés n’aient recours au sevrage tabagique (Gilmore et al., 2015)  ; ensuite le recours au tabac à rouler; et finalement, pour certains, l'achat clandestin de tabac. Les usagers n’y voient pas de problème moral, plutôt une astuce pour mieux joindre les deux bouts, s’en sortir financièrement. Chez les fumeurs plus âgés, s’offrir un tabac moins cher, dans certains cas, est associé aux devoirs de paternité ou aux responsabilités familiales de pouvoir offrir quelque chose à ses enfants, de ne pas sacrifier des dépenses qui devraient leur revenir en priorité.

Q. - L'hédonisme ouvrier anglais – forme de résistance à la discipline du travail, selon l'historien Edward P. Thompson - semble aussi résister aux injonctions d'arrêt du tabagisme. Comment le vapotage peut se présenter comme un moyen acceptable d'arrêter de fumer pour les jeunes ouvriers?

Frances Thirlway : Chez les jeunes ouvriers, prêter trop d’attention à sa propre santé n’est pas compatible avec une identité masculine, à moins que ce soit pour un but sportif. Le sevrage tabagique apparait soit comme signe de faiblesse, soit comme de la prétention interprétée comme une volonté de séparation vis-à-vis de ses semblables. Le vapotage, par contre, prend place dans la logique de l’hédonisme, et il est souvent présenté comme un plaisir que l’on s’offre plutôt qu’un renoncement. En ce sens il est un bon compromis face au sevrage pur et simple.

Q. - En quoi médicaliser le vapotage pourrait-il se révéler contre-productif pour l'arrêt du tabac de ce groupe social?

Frances Thirlway : Chez les plus jeunes, en faire un médicament rendrait le vapotage bien moins attirant, et plus difficile à réconcilier avec une identité masculine.

Q. - A l'opposé, les ouvriers plus âgés que vous avez rencontré se montrent plus rétifs au principe de plaisir du vapotage. Cela s'exprime même dans le vocabulaire où ils préfèrent parler d'e-cig que de vape. A quel monde moral cela renvoie-t-il?

Frances Thirlway : Les médias nous présentent un vapotage ‘hipster’ ayant peu de rapport avec la culture populaire de l’ancien bassin minier anglais. Les anciens mineurs et ouvriers plus âgés que j’ai rencontré envisagent plutôt la cigarette électronique comme outil d’aide au sevrage tabagique, dans un discours moral qui le place dans un contexte de problèmes de santé et de responsabilités familiales.

Q. - Du côté des femmes, vous soulignez les tracas avec le matériel. Pourquoi les soucis «techniques» prennent tant d'importance pour les femmes de milieu populaire?

Frances Thirlway : Devenir vapoteur n’est pas chose simple – s’y retrouver dans le matériel, remplacer les parties qui ne marchent pas, tout cela prend du temps et des moyens aussi. Dans l’ancien bassin minier où mon étude a eu lieu, les rôles de genre sont assez traditionnels, et une fois passée la première jeunesse, beaucoup de femmes courent entre un emploi à mi-temps – souvent à des heures antisociales – et le soin des enfants, des parents, des petits-enfants, etc. Ce qui fait que premièrement, elles n’ont guère le temps de s’intéresser aux gadgets, et deuxièmement, elles pensent très peu à leur propre santé.

Q. - Il y a beaucoup de dénigrement et d'alarmisme des médias sur le vapotage. Comment réagissent les personnes avec qui vous avez discuté?

Frances Thirlway : Je n’ai pas abordé ce sujet dans l’article car la question ne s’est pas souvent posée ; c’est surtout après mon étude que les medias se sont acharnées sur les dangers possibles. En général, les vapoteurs de longue date, qui ont bien remarqué qu’ils respirent plus facilement depuis qu’ils ont abandonné la cigarette, ne prêtent pas trop attention aux « paniques morales » médiatiques. Mais pour ceux qui sont en transition et qui vapotent tout en continuant à fumer, c’est clair que beaucoup ont été découragés par ces reportages. Et pour ceux qui ne pensent pas au sevrage tabagique, c’est une raison de plus pour continuer de fumer.

Q. - Bien que statistiquement il y ait une majorité de femmes à vapoter au Royaume-Uni, vous précisez ne pas avoir rencontré de jeunes femmes. Quelles hypothèses faites-vous quant à cette absence?

Lily Allen avec une cigalike
Frances Thirlway : Les jeunes femmes étaient peut-être tout simplement moins présentes dans les lieux où j’ai fait mon enquête de terrain, mais il me semble qu’aujourd’hui le vapotage se conjugue surtout au masculin1. Le coté gadget qui passionne les jeunes gens suscite moins d’intérêt chez les jeunes femmes ; on sait aussi qu’elles sont plus nombreuses que les hommes à acheter des ‘cigalikes’, bien moins efficaces pour le sevrage tabagique.

Q. - J'ai remarqué que vous ne parlez pas d'internet, pourtant un vecteur privilégié de l'essor du vapotage. Il y a des raisons à cette impasse dans votre travail?

Frances Thirlway : Les populations défavorisées sont moins susceptibles de faire leurs achats sur Internet, et souvent ne disposent pas de cartes de crédit. J’ai beaucoup parlé du marché informel, car c’est là que s’approvisionnaient mes interlocuteurs – sur les étals de marché, dans les brocantes et vide-greniers. Sans doute, le portable et l’accès à l’Internet deviennent universels, mais il n’en reste pas moins que tout le monde n’utilise pas Internet de la même façon, la fracture numérique sépare toujours les classes moyennes des plus démunis.

Q. - Dans l'objectif de réduire les inégalités sociales de santé face au tabagisme, quels éléments vous paraissent les plus importants à tenir compte sur la question du vapotage?

Frances Thirlway : Le coût du matériel et surtout le coût de l’apprentissage par essais et erreurs sont sûrement les principaux obstacles pour les fumeurs les plus défavorisés. Il faut aussi comprendre le contexte et la façon dont le tabagisme, le sevrage tabagique et le vapotage s’inscrivent dans des pratiques culturelles qui varient en fonction de la région, du genre, de l’âge, etc. Tel un caméléon, la cigarette conventionnelle a réussi à s’associer aux pratiques de la masculinité aussi bien qu’à celles de la fémininité; reste à savoir désormais si la cigarette électronique pourra en faire autant.

Références citées par Frances Thirlway :
Gilmore, A.B., Tavakoly, B., Hiscock, R., & Taylor, G. (2015). Smoking patterns in Great Britain: the rise of cheap cigarette brands and roll your own (RYO) tobacco. in Journal of Public Health, 37, 78-88.