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mardi 19 juin 2018

Repenser la nicotine: plus de 500 experts, usagers et professionnels dialoguent au Global Forum on Nicotine 2018

Après cinq éditions, le Global Forum on Nicotine (GFN) est devenu le rendez-vous incontournable sur la question de la réduction des risques liés au tabagisme. Plus de cinq cents experts scientifiques, professionnels de santé, usagers du vapotage et de snus, ainsi que des représentants de firmes d'une soixantaine de pays ont dialogué du 14 au 16 juin à Varsovie. Fil conducteur des interventions, dont les vidéos seront mises sur Youtube sous peu, de ces trois jours intenses: repenser la nicotine.

Repenser la manière de la consommer en premier lieu évidemment. "De toute évidence, l'usage du tabac est extrêmement dangereux pour la santé, et il devrait y avoir un soutien et une intervention disponibles pour aider les gens à adopter des moyens moins risqués d'utiliser de la nicotine", explique la Dr Caitlin Notley, de l'Université d'East Anglia. Mais aussi repenser la place et la considération sociales à propos de l'usage de nicotine, poursuit la maître de conférence en santé mentale. "Pour le bien de la santé publique, nous devons promouvoir des discours positifs sur l'usage récréatif de la nicotine afin de promouvoir des alternatives moins nocives au tabagisme".

Éliminer la fumée

L'enjeu de santé publique est énorme. L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime à près de 7 millions de morts prématurés le bilan annuel des maladies provoquées par les cigarettes. "La réduction des méfaits du tabac est comparable à l'élimination de la variole en termes d'impact sur la santé publique. Tout dépend de savoir si les politiciens saisiront l'occasion", explique le Pr David Sweanor, de l'Université d’Ottawa.

Le Dr Colin Mendelsohn, de l'Université de New South Wales, fait face à l'incompréhension des autorités australiennes devant cette opportunité. "Ce que réalise le vapotage est qu'il supprime les dommages provoqués par le tabagisme. Vous enlevez le mal en enlevant la fumée. Ce qui tue les gens, c'est la fumée. La nicotine est relativement inoffensive. C'est ce à quoi les gens s'adonnent, mais les effets sur la santé sont relativement mineurs", insiste le membre de l'Association pour la réduction des risques tabagiques en Australie (ATHRA).

Repenser le plaisir

Sarah Jakes de la New Nicotine Alliance NNA UK
Mais promouvoir des modes de consommation à dommage minime ne fait-il pas courir le risque d'attirer de nouveaux consommateurs de nicotine ? "Souvent, les gens sont tellement obsédés par le concept que les fumeurs ne sont rien de plus que les pitoyables victimes d'une industrie maléfique [ndr. du tabac], qu'ils ne peuvent pas envisager que des gens peuvent profiter de l'utilisation de la nicotine", pointe Sarah Jakes, porte-parole de la New Nicotine Alliance (NNA UK) et vapoteuse elle-même. Alors que le vapotage et le snus permettent aux usagers de remettre la main sur leur consommation, le plaisir de la nicotine reste tabou pour une large partie du domaine de la santé. 

"Michael Russell pensait que de nouveaux produits à base de nicotine pouvaient se substituer à long terme au tabac fumé. Pour que cela se produise, ils devaient être «aussi savoureux et acceptables que possible». Un autre mot pour cela est "agréable". Mike a dit cela il y a 27 ans et pourtant les vapoteurs se retrouvent encore aujourd'hui face à une opposition moralisatrice à leur utilisation continue d'un produit légèrement addictif, inoffensif et finalement agréable. Un produit qui, pour beaucoup, sinon la plupart, a amélioré leur santé et prolongé leur vie", insiste Sarah Jakes.

Plaisir et vertu

Frances Thirlway - Claude Bamberger (Aiduce) et moiRepenser la nicotine semble donc impliquer aussi de repenser les rapports de pouvoir et de domination de certaines autorités à vouloir imposer et régir des habitudes de vies par rejet du plaisir. Un plaisir ressenti par les usagers dont on peut se demander s'il n'aurait pas pour origine des vertus de la nicotine. Le Pr Paul Newhouse a présenté une série de recherches extrêmement intéressantes sur les effets psychiques bénéfiques de la nicotine pour la mémoire, la concentration... Potentiellement, la molécule pourrait avoir un rôle thérapeutique pour certaines affections comme la dépression, les maladies d'Alzheimer et de Parkinson...

En éliminant l'essentiel des toxiques liés à la combustion des cigarettes, le vapotage offre un moyen non seulement de sortir du tabagisme, mais donc aussi de continuer de bénéficier de la consommation de nicotine. Un autre mode avait déjà émergé au début des années 1970', et mis sur le marché après une décennie de lutte contre ceux-ci par les tenants de l'abstinence totale: les gommes nicotinées. Mais cette opposition a inhibé le développement de l'efficacité par le plaisir du produit. "Les substituts nicotiniques pharmaceutiques ont, par exemple, environ 5% de taux de réussite, c'est-à-dire 95% d'échecs", déplore Gerry Stimson, Professeur honoraire à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, spécialiste des sciences sociales en santé publique et organisateur du GFN. 

Cigarettiers prêts à devenir non-fumeurs ?

Plus efficace et entraînant, le vapotage rogne des parts de marchés aux cigarettiers depuis 2010. Après l'avoir méprisé, ils s’intéressent désormais au secteur. En marge du GFN, quelques stands présentaient leurs produits à risque réduit. Présents également dans l'auditoire à l'écoute des recherches et des quelques interventions d'usagers. Sur scène aussi avec des présentations plus ou moins convaincantes sur leur démarche. Le dialogue est ouvert. Reste à voir si les cigarettiers ont la capacité de se tenir à leur déclaration de bonne intention et de se transformer en non-fumeurs. ...

Agir avant des millions de morts supplémentaires

Du coté du monde de la santé aussi, le vapotage bouscule le vieux modèle confortable pro-abstinence, qui avait l'habitude de reporter ses échecs de santé publique sur le dos des fumeurs et des cigarettiers. Dans son allocution d'ouverture, le Dr Joe Kosterich sonne le réveil. Les preuves de l'impact terrible du tabagisme sont là et les connaissances sur l'ampleur de la réduction des dommages par le vapotage sont suffisantes pour aller de l'avant. "Si nous attendons 20 ans pour découvrir et faire les études épidémiologiques, beaucoup de personnes seront mortes inutilement. Avons-nous besoin d'une preuve absolue pour quelque chose de vraiment évident maintenant ... Les gens vont perdre des années de leur vie, et les gens vont mourir pendant que nous attendons", presse le médecin généraliste australien.

"Il est contraire à l'éthique de priver les fumeurs d'une option supplémentaire pour arrêter leur habitude de fumer", renchérit le Dr Konstantinos Farsalinos, fameux cardiologue grec. Au travers des débats, un écart béant apparait entre les évidences de terrain et les connaissances d'une part, et de l'autre l'avis des autorités sanitaires déconnectées, dont notamment le bureau dirigeant anti-tabac de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Tandis que les quelques représentants de cigarettiers semblent tenter avec hésitations de rattraper une machine à vapeur déjà bien lancée. 

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Hit-parade des politiques de réduction des risques avec le vapotage:

L'OMS et la junte militaire thaïlandaise, détentrice du Monopole du tabac, ont un partenariat
Un petit sondage parmi les participants a listé les pays les plus hostiles à une politique offrant la possibilité au public de sortir du tabagisme à l'aide du vapotage et, en contraste, ceux les plus amicaux à la réduction des risques pour la consommation de nicotine.

Junte militaire, monopole d'Etat de vente de tabac et partenaire privilégié du bureau anti-tabac de l'OMS : la Thaïlande a "gagné" le titre de pire pays du domaine, devant l'Australie et l'Inde.

Plus positivement, le Royaume-Uni a été salué du titre de pays le plus bienveillant pour les vapoteurs, devant l'Allemagne et la France. "Le gouvernement du Royaume-Uni a connu le changement de cœur le plus remarquable en matière de vapotage. Il y a quatre ans, il envisageait d'interdire le vapotage. Aujourd'hui, le Royaume-Uni compte trois millions de vapoteurs, ce qui accélère le déclin du tabagisme chez les Britanniques", commente Gerry Stimson.

Il est probable que le peu de relief médiatique de certaines situations a laissé de coté des pays. Du côté négatif, on peut penser à la situation en Tunisie, où le monopole du tabac sur la distribution du vapotage laisse les usagers démunit. A l'opposé, la fantastique chute en trois ans de près de 40% du tabagisme en Islande avec l'engouement pour le vapotage mérite les honneurs.

La vidéo en anglais d'un débat 'Repenser la nicotine':




mercredi 28 mars 2018

[Bref] En Australie, fronde d'un Sénateur contre la prohibition du vapotage nicotiné du Gouvernement

La politique anti-vape australienne bénéficie au tabagisme
"Aucun projet de loi provenant du Ministre de la santé Greg Hunt ne doit passer au Sénat tant qu'il n'aura pas levé la prohibition du vapotage nicotiné". L'appel à la résistance du Sénateur David Leyonhjelm marque l'exaspération des partisans de l'approche de réduction des risques contre le tabagisme en Australie. Cet appel réagit au rapport de la Commission parlementaire sur le vapotage dont la majorité travailliste a suivi la prescription du Ministre pour refuser la légalisation du vapotage nicotiné. "Jusqu'à ce que les experts scientifiques disent qu'il n'y a aucun impact sur la santé, nous devons suivre le principe de précaution dans ce domaine", justifie Steve Georganas, rapporteur pour la majorité de la Commission, au journal the AustralianGreg Hunt, le Ministre de la santé, avait indiqué clairement les conclusions qu'il attendait de la Commission en déclarant en octobre que "jamais le vapotage nicotiné ne serait légalisé sous mon règne"

En plus de cette pression, le travail de la Commission a été entaché de déclarations erronées de Simon Chapman, Becky Freeman et Maurice Swanson, dénoncées par le Public Health England. En dissidence, trois députés sur les neuf de la Commission ont produit un rapport en faveur d'une légalisation de la vente de liquide nicotiné pour l'outil de minimisation des dommages. "Il y a des indications claires que vapoter est significativement moins nocif que de fumer. Si les fumeurs à long terme incapables d'arrêter de fumer des cigarettes de tabac passent au vapotage, des milliers de vies pourraient être sauvées", explique Trent Zimmerman, porte-parole de la Commission mais parmi la minorité favorable à la réduction des méfaits. 


L'Association australienne en faveur de la réduction de méfaits du tabac (ATHRA) déplore aussi ce rapport obéissant au Ministre. "Le vapotage a aidé des millions de fumeurs dans le monde à cesser de fumer alors qu'ils ne réussissaient pas à le faire avec les traitements conventionnels. Le rapport majoritaire a fondé sa décision sur le principe de précaution, c'est-à-dire en évitant de prendre une décision jusqu'à ce que nous ayons des preuves définitives. Cependant, cette approche ignore les risques très réels et substantiels de continuer de fumer", déclare le Dr Colin Mendelsohn dans le communiqué de l'ATHRA

Egalement membre de l'ATHRA, le Dr Alex Wodak souligne que le tabagisme ne recule plus en Australie avec la stratégie uniquement pro-abstinence actuelle. "Une évaluation modélisée suggère que la mort d'un demi-million de fumeurs australiens pourrait être évitée si la plupart des fumeurs passent au vapotage au cours des dix prochaines années", rappelle le spécialiste en addictions de l'Hôpital St Vincent de Sydney. 

De son côté, le Sénateur David Leyonhjelm a donc lancé son appel à la révolte des élus. "Continuer de refuser aux fumeurs un autre outil contre le tabagisme est immoral et hypocrite. Comment les produits à base de nicotine moins nocifs restent interdits alors que les cigarettes sont légalement disponibles en AustralieConnaissant les conséquences de la poursuite du tabagisme, il appartient au Ministre de la Santé d'examiner sa conscience et de justifier comment il peut continuer à interdire un produit potentiellement salvateur", déclare le sénateur démocrate libéral, avant de conclure frondeur: "Sinon, il doit s'attendre à ne faire aucun progrès au Sénat à l'avenir".

Add. : Du côté des usagers de vapotage, Mme Angela Gordon estime être «forcée de choisir entre le respect de la loi et notre propre vie...», citée dans un article plus détaillé sur News.com

Vidéo de 4 mn sur la prohibition du vapotage nicotiné de Legalize Vaping in Australia




lundi 12 mars 2018

[Bref] Australie : hausse des ventes légales de tabac en 2017

Hausse de 2,6% des ventes de tabac en 2017 selon les données corrigées
Les ventes légales de cigarettes et de tabac n'ont cessé d'augmenter au cours des quatre trimestres de l'année 2017. De décembre 2016 à décembre 2017, la hausse est de 2,6% selon les données corrigées pour tenir compte des hausses de prix (voir explication) du Bureau Australien de Statistiques (ABS) [tableau 8]. "C'est un renversement inquiétant d'une tendance à long terme", commente le Pr Colin Mendelsohn, spécialiste en santé publique de l'Université de New South Wales, au quotidien the Australian (reproduit sur le blog du Pr Mendelsohn). Près de 16 milliards de dollars australiens (plus de 10 milliards €) de cigarettes et tabac ont été vendus légalement au cours de l'année écoulée en Australie. Le dernier trimestre frôle les 4 milliards de dollars. "Le mois de décembre a connu la plus forte hausse annuelle de ventes de cigarettes et de tabac des variations saisonnières depuis 2004", souligne Adam Creighton de l'Australian. 

Ces données ne concernent que les ventes légales, alors que la police des douanes australienne (ABF) estime à 15% la part de tabac illicite vendu sur l'île. Devant la Commission parlementaire sur le sujet, Rohan Pike, fondateur et ex-membre de la brigade spéciale tabac des douanes, évalue la part du marché noir à 30% du tabac consommé en Australie. La hausse des ventes légales en 2017 pourraient être liée à l'intensification de la lutte contre le trafic de tabac, en partie aux mains des réseaux mafieux. Mais les statistiques 2016 sur la part de fumeurs, ainsi que des relevés des métabolites de nicotine (cotinine) des eaux usées, laissaient déjà présager d'une reprise du tabagisme australien. 

Legalize nicotine for vaping"Nous devons accepter que nos méthodes punitives, taxes et contraintes contre les fumeurs, ne marchent plus. Nous avons besoin d'autres stratégies", estime le Pr Colin Mendelsohn. Alors que l'Australie détient le record mondial du prix du paquet de cigarettes le plus élevé et a imposé le paquet neutre en 2012, son tabagisme stagne depuis 2013. Malgré la panne de leur modèle 'pro-abstinence only', les autorités persistent dans le refus de toute politique de réduction des risques. "Le vapotage à la nicotine est interdit en Australie malgré les preuves accablantes de son succès à l'étranger. Les gens peuvent acheter des cigarettes mortelles à chaque coin de rue, mais ils sont interdits d'acheter légalement une alternative beaucoup plus sûre pour les aider à cesser de fumer", déplore le professeur Mendelsohn.


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Ce billet est un suivi du dossier sur la panne du modèle anti-tabac australien
et d'autres articles sur l'Australie


mercredi 28 février 2018

Australie: une leçon de journalisme lors de l'interview du Ministre de la santé sur la radio 2GB

Une leçon de ténacité journalistique. La manière dont Ben Fordham a mené l'entretien ce 23 février de Brad Hazzard, Ministre de la santé de la province de New South Wales, à propos de la prohibition du vapotage nicotiné en Australie est un modèle de courage opiniâtre. L'animateur de Sydney Live sur 2GB, la radio n°1 de la plus grande ville australienne, insiste près de dix minutes pour que le Ministre explique les raisons de la politique répressive contre les vapoteurs. "Il y a une demande du public envers les législateurs pour qu'ils cessent d'ignorer les preuves scientifiques sur le vapotage", souligne Ben Fordham s'appuyant sur la récente mise à jour du rapport scientifique du Public Health England, tandis que le bus "Vape Force One" a sillonné le sud de l'Australie pour informer et mobiliser sur la question ces dernières semaines

Bafouillage et langue de bois, le Ministre Brad Hazzard fuit la question. Le journaliste ne lâche pas l'affaire. Il insiste et diffuse les témoignages de vapoteurs ayant ainsi arrêté de fumer. Le Ministre répète qu'il n'empêche pas le vapotage, qu'il ne peut pas le faire d'ailleurs. Mais qu'il interdit "seulement" de vapoter en public. Esquivant lâchement le fond du rejet de l'approche de réduction des risques, et dans le détail, la question cruciale de l'interdiction de vente de liquide nicotiné. 
Le roi est nu


Une interdiction des liquides nicotinés qui revient de fait à la prohibition de l'outil de réduction des méfaits alors que les cigarettes sont en vente libre, certes au prix le plus élevé au monde. Ce refus de l'approche de réduction des méfaits est "à l'envers. Nos ministres ont la tête dans le sable", persifle Ben Fordham. Le Ministre s'en tire sans répondre. Mais le roi est apparu singulièrement nu, semblant ne rien connaitre du dossier d'autre que ce dont l'ont "informé les avis de toute une gamme de spécialistes ici en Australie", selon ses propres termes

En Australie, l'idéologie puritaine "pro-abstinence only" règne sur le domaine. Au moins, les australiens ont des journalistes. En Suisse, la même prohibition du vapotage nicotiné au bénéfice du tabagisme n'a pas soulevé de telle velléité chez les animateurs médiatiques romands.

A écouter en anglais, l'interview du Ministre Brad Hazzard par Ben Fordham :



Add 28-02-2018 à 11h30: Ben Fordham poursuit le thème du vapotage cette semaine avec l'interview ce matin du Dr Colin Mendelsohn, favorable à une approche de réduction des méfaits contre le tabagisme:

lundi 18 décembre 2017

La panne du modèle anti-tabac australien fait le bonheur de la mafia (1) [MàJ]

"Il faut avoir la loi la plus dure possible. Il faut faire que les fumeurs se sentent comme des lépreux. Il faut rendre leurs vies horribles". La déclaration du député Craig Kelly à l'hebdomadaire Saturday Paper en septembre ne parait même plus outrancière dans le contexte australien. Le Président de la Commission parlementaire sur le tabac illicite exprime l'idéologie prédominante des autorités aussies sur le tabagisme. Pionnière du paquet neutre depuis 2012, pratiquant les prix de cigarettes les plus élevés au monde en plus d'une propagande agressive contre les fumeurs, l'Australie ne réussit pourtant plus à faire baisser son tabagisme. Depuis 2013, la part de fumeurs est stable selon les statistiques officielles de l'Australian Institute of Health and Wellfare (AIHW)"Pour la première fois, il n'y a pas eu de réduction statistique significative du taux de tabagisme, et même une légère hausse du nombre de fumeurs", déclare le Pr Colin Mendelsohn, expert en santé publique à l'Université de New South Wales, au quotidien the Australian.

En 2016, l'Australie est repassée au dessus des 2,4 millions de fumeurs sur une population de 18,7 millions d'adultes. En parallèle, le marché noir de tabac explose et les affaires de corruption des forces de police des frontières se multiplient. Réflexe répressif, le budget dédié contre le trafic de tabac prend l'ascenseur. En dépit des signes de panne de leur modèle, dont nous dressons le constat à grand traits ici, les ultras de la la lutte anti-tabac australiens ne se départissent pas d'une ligne hostile à toute aide aux fumeurs à s'en sortir. Symptôme de ce dogmatisme, leur forcing pour maintenir l'interdiction de vente de liquides de vapotage nicotinés, jusqu'à faire des déclarations trompeuses au parlement. Nous essaierons d'écrire un second volet sur l'impasse dans laquelle se trouvent bloqués les australiens.

Tabagisme en stagnation depuis 2013

Publiées le 28 septembre, les dernières statistiques gouvernementales recensent 15,8% de fumeurs adultes au quotidien en 2016. Ce chiffre exclue les indigènes dont le taux de 44,4% de fumeurs adultes n'est mentionné que dans les données brutes de l'enquête. Laissant de côté les étranges pratiques statistiques australiennes - exclusion des indigènes mais aussi fixation d'un inhabituel âge de 14 ans pour le taux général de 12,2% mis en avant dans les médias -, le débat local se focalise sur la panne de la dynamique de réduction du tabagisme. "L'analyse révèle que le nombre de fumeurs a diminué entre 2010 et 2013 de 317'000 personnes, mais il a ensuite augmenté de 21'000 fumeurs supplémentaires entre 2013 et 2016", explique Adam Creighton, journaliste de l'Australian.


Baisse chez les ados, légère hausse chez les quadras

Bien que la stratégie actuelle combinant paquet neutre et hausses de prix semble avoir un effet positif de réduction du tabagisme chez les jeunes, elle se révèle inopérante pour les fumeurs établis, notamment d'âge moyen. Entre 2013 et 2016, la part de fumeurs non-indigènes des 12 à 17 ans aurait été divisée de moitié, portant l'âge moyen d'initiation tabagique à plus de 16 ans. Ce chiffre est cependant annoncé avec l'avertissement d'une importante marge d'erreur possible par l'AIHW. Tandis que les taux de fumeurs non-indigènes des 30 à 49 ans ont augmenté entre 3% et 4%.

Cette légère hausse du nombre de fumeurs australiens semble se confirmer avec les résultats du monitorage des eaux usées. Initié en 2016, les données n'ont pas assez de profondeur temporelle pour en tirer des conclusions solides. Mais entre août 2016 et février 2017, "dans le territoire de la capitale australienne et la plupart des Etats, les relevés sur les quatre périodes montrent une légère hausse de la consommation de tabac", explique le second rapport national de monitorage des eaux-usées australien publié en juillet dernier. Ce suivi mesure le taux de cotinine, la métabolite de la nicotine, dans les eaux-usés. En février dernier, il évaluait la consommation à environ 1'200 cigarettes quotidiennes pour 1'000 habitants en moyenne.

En plus du paquet neutre, l'Australie utilise lourdement l'arme des taxes contre le tabac. Depuis septembre, un paquet de cigarettes courant coûte 35 $aus (environ 22€ ou 25Fs). Les prix vont continuer de grimper, à raison de 12,5% par an, pour que le paquet le moins cher atteigne plus de 40 $aus (environ 27€ ou 30Fs) d'ici 2021. Les prix des cigarettes en Australie sont les plus élevés au monde, et le tabagisme stagne. Une opportunité saisie par les trafiquants d'offrir du tabac illicite qui, sans taxe, se négocie à environ moitié moins cher sur le marché noir. 

De 8% à 30% du tabac vendu au marché noir

Le trafic atteindrait l'équivalent d'un milliard $aus selon l'Australian Border Forces (ABF), la police des frontières australienne. Un chiffre contesté par Rohan Pike qui évalue la contrebande de tabac à quatre fois plus dans son rapport à la Commission parlementaire sur le tabac illicite, selon le Sydney Morning Herald"Le prix actuel du tabac, conjugué à la perception publique que les seules victimes du trafic illicite de tabac sont les gouvernements inefficaces et corrompus ainsi que les fabricants de cigarettes, a amené les fumeurs vers les produits de contrebande", explique Rohan Pike, fondateur du groupe spécial anti-tabac de l'ABF et désormais consultant sur le commerce illicite de tabac.

[MàJ- 19-12-2017] La nouvelle évaluation de l'ABF, annoncée fin octobre (mais que j'avais raté au moment de la rédaction), évoque une part de 15% de tabac illicite sur le total du tabac consommé sur l'île. Le rapport annuel des douanes fait état que les saisies de tabac ont doublé en 2016-207, par rapport aux années précédentes. Ceci peut être un indice d'une augmentation du volume du trafic.

De son côté, John Silvester, dans le Sydney Morning Herald du 16 décembre, explique que les hausses de prix des cigarettes ont fait exploser le trafic de tabac pour la raison assez simple du niveau de retour sur investissement. "En investissant 200'000 $ dans la cocaïne, on peut espérer un rendement de 1,6 million de dollars. Investir le même montant dans les cigarettes de contrebande en provenance de Chine et le retour serait de 10 millions de dollars", explique le journaliste spécialisé sur la criminalité. Il évoque également l'explosion de braquages visant les cigarettes pour les revendre au marché noir australien. [/]

Entre ces deux évaluations, le cabinet KPMG avance un taux de 14%, équivalent à 1,7 milliards $aus, de tabac illicite consommé sur l'ensemble du marché australien. Mandaté par les trois grands cigarettiers, les enquêteurs de KPMG ont le mérite de livrer leur méthodologie basée notamment sur le ramassage de paquets de cigarettes et de feuilles à rouler usités. Difficile de trancher entre ces évaluation allant de 8% à 30% du marché aux mains de la contrebande, estime le Dr Colin Mendelsohn sur les ondes de Tasmania Talks. Par définition, le marché souterrain échappe aux mesures précises.

Pas de marché noir ?

Artisan de la politique anti-tabac actuelle, le Pr Simon Chapman se mure dans le déni sur la question. "Il doit y avoir des centaines de milliers de touristes fumeurs qui viennent en Australie chaque année", évacue le titulaire d'un doctorat en communication en réaction au rapport de KPMG fin 2013. Fin 2015, plutôt que d'accuser les fumeurs étrangers, Simon Chapman nie cette fois l'existence d'un marché noir de tabac, du moins d'un volume conséquent. "Comment les fumeurs ordinaires pourraient trouver [du tabac illicite] avec cette soi-disant facilitée consommée, alors qu'avec toutes leurs ressources la police fédérale et les inspecteurs des impôts ne parviennent pas souvent à le faire?", questionne t-il de manière rhétorique dans the Conversation.

Le démantèlement d'un réseau de trafiquants début août parait infirmé les propos du Pr Chapman. Dans le sillage du coup de filet coordonné par Interpol, deux agents de l'ABF sont limogés. La police des frontières se retrouve sur le grill après la publication, par Fairfax Media, de documents confidentiels liés à l'affaire. D'une part, l'existence d'un réseau de plus de 350 points de vente de tabac illicite est mise à jour. Autre révélation, les forces de la police des frontières étaient infiltrées, au moins depuis 2008, par des agents du réseau démantelé. Au travers des affaires révélées, on comprend que le tabac est devenu un business intégré par les trafiquants.

"La réglementation a créé un environnement à faible risque et à grands bénéfices pour le crime organisé", insiste pour sa part Rohan Pike. Cigarettes de marques en contrebande, contrefaçons et marques "blanches" côtoient le tabac en vrac, surnommé chop chop par les Australiens, sous les comptoirs des épiciers ou sur des zones de marché noir.

225 tonnes de tabac illicite saisies en deux ans


Pourtant en juin 2015, la police des frontières se flattait d'une saisie record de 71 tonnes de tabac de contrebande. Mais aucune poursuite n'e s'en est suivie. Selon le Sydney Morning Herald, cette affaire, que le quotidien qualifie de "farce", illustre l'impuissance des forces de police débordées par le trafic malgré son budget augmenté de 7,7$aus millions par le Ministre Peter Dutton. Pour sa défense, l'ABF affirme ne pas chômer. Ces deux dernières années, 225 tonnes de tabac ont été saisies et une centaine de personnes impliquées dans le trafic de tabac poursuivies, selon les déclarations du porte-parole de l'ABF au Financial Review. Une saisie qui reste marginale en regard des estimations oscillant entre 1'300 et 5'000 tonnes de tabac illégal vendues par an en Australie.

Autre source de tabac illicite, des plantations locales ont émergées malgré l'interdiction d'en cultiver depuis 2006. En mars dernier, l'Australian Tax Office (ATO) mettait la main sur deux lieux de production dans les New South Wales et à Victoria. "Le marché noir est assez important. Il y a un véritable engouement dans la communauté avec les prix élevés actuels des cigarettes légales", déclare alors Peter Vujanic, Commissaire de l'ATO au journal ABC.

L'émeute des patchs nicotinés

Autre manière de contourner la prohibition du tabac en vigueur en prison depuis 2015, on y fume des cigarettes roulées de thé aspergé de nicotine dans des feuilles arrachées à la bible. Méthode catastrophique pour les poumons, selon un témoignage publié par Vice. Une émeute se déclenche à la prison de Risdon du 9 août"Le Service pénitentiaire de Tasmanie a décidé de reconsidérer son programme de thérapie de substituts de nicotine après une émeute des prisonniers durant huit heures à Risdon le mois dernier, apparemment en réaction à la fin progressive planifiée de l'accès aux patchs nicotinés", rapporte le Mercury début septembre.
L'alternative du vapotage interdite

L'Australie n'a jamais connu un tabagisme aussi omniprésent qu'en Europe, où les troupes américaines ont largement distribué des Lucky Strike au "goût de liberté" après la 2ème guerre mondiale. Selon les statistiques officielles, le tabagisme australien était de "seulement" 25% en 1990. Depuis, la politique anti-tabac a réussi à réduire de moitié le tabagisme. Une tendance générale aux pays occidentaux sur cette période. Les britanniques ont même réduit plutôt plus fortement leur tabagisme, en suivant certaines mesures communes avec les australiens.

Alors que les britanniques se sont ouverts à l'intégration de l'approche de la réduction des méfaits depuis cinq ans, l'Australie reste sur une ligne puritaine d'harcèlement des fumeurs. Cette approche unilatérale n'est-elle pas en train de devenir contre-productive? L'essor du marché noir semble en train de créer une offre de tabac hors de tout contrôle des autorités. Ouvrant une logique de gonflement à l'infini des budgets policiers que l'on connait déjà pour d'autres substances, telles que le cannabis.

Faire quelque chose pour aider les fumeurs?

Pointée comme une des causes de ce maintien du tabagisme établi, l'absence d'aide aux fumeurs, symbolisée par l'interdiction de vente des liquides de vapotage nicotinés. "Il est temps d'en finir avec cette interdiction ridicule du vapotage et de commencer de faire quelque chose pratique pour aider les fumeurs à sortir des cigarettes", tranche le Senateur David Leyonhjelm, leader du Parti libéral démocrate. L'Australie est le dernier pays occidental, avec la très tabaco-pharmaceutique Suisse, à maintenir la prohibition des liquides de vapotage nicotinés. Pour une dynamique similaire, même si les niveaux y sont sensiblement différents, de maintien du tabagisme. La Nouvelle-Zélande, jusque-là sur un modèle identique à ses voisins australiens, a perçu les limites de l'approche "abstinence only", notamment en matière d'inégalités sociales. Elle a opté pour une politique anti-combustion intégrant la réduction des méfaits avec le vapotage.

"L'Australie fait tout ce qu'elle peut en terme de lutte anti-tabac, mais la différence clef avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis où les taux de fumeurs ont dégringolé ces dernières années, c'est la forte hostilité australienne au vapotage", explique Alex Wodak, Directeur de l'Australian Drug Law Reform Foundation. L'Australie va t-elle savoir réformer son modèle ? 
A suivre...

Mise à jour 12 mars 2018 : les ventes légales de tabac ont augmenté durant les quatre trimestres de 2017, pour la première fois depuis 2004. Elles atteignent près de 16 milliards de dollars australiens (plus de 10 milliards €) sur l'année. "Une inversion de tendance de fond inquiétante", selon le Pr Mendelsohn. Voir notre brève plus détaillée.