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jeudi 24 septembre 2015

Philip Morris est-il nocif à la liberté d'expression?

La réponse de PMI dans le Courrier
Astuce pour chargé de comm' de multinationale: menacer de procès interminables et ruineux en frais d'avocats. Coup imparable face aux derniers médias indépendants, généralement en difficulté financière. C'est ainsi que Philip Morris International (PMI) a eu un «droit de réponse» ce matin dans le Courrier à mon article sur l'iQos publié dans le même journal le 8 septembre et sur ce blog auparavant.

Même si c'est la meute d'avocats de PMI qui a «négocié» la publication, c'est Moira Gilchrist, directrice scientifique chez PMI, qui signe la réaction. Je suis un peu déçu, j'espérais Manuel Peitsch, ancien chercheur des laboratoires pharmaceutiques GlaxoSmith Kline devenu vice-président de la recherche biologique chez PMI. Une carrière illustrant la jolie parabole sur les liens entre Big Pharma et Big Tobacco, ces deux secteurs si complémentaires économiquement.

Moira Gilchrist prétend que «l'article affirme en particulier que l'iQOS dégagerait des taux d'ammoniac, d'acétaldéhyde, de formaldéhyde et de benzopyrène supérieurs à ceux d'une cigarette type 3R4F». Je n'ai pas affirmé que ces taux sont «supérieurs» à ceux de la cigarette témoin, il suffit de relire mon article, qu'elle ne cite évidemment pas à ce propos. J'ai donné les pourcentages de dégagements de ces toxiques selon les études de PMI, qui pour rappel n'ont pas été corroborés par des études indépendantes. C'est anecdotique, mais je n'ai pas non plus affirmé que ce document est «interne» à PMI. L'illettrisme est un grave problème social.

Ce que je dis, et que je réaffirme, c'est que les taux dégagés pour ces toxiques mentionnés sont nettement supérieurs à 10% de ceux de la cigarette témoin «3R4F». A partir de là, l'affirmation de PMI, reprise sans distance critique par les médias, selon laquelle l'iQOS est une cigarette à «90% moins nocive» me parait pouvoir être mise en doute. Le titre de mon article « L'iQos plus nocive que prétendu ?» est assez clair.

Moira Gilchrist affirme que «toutes les substances chimiques nocives ou potentiellement nocives étroitement associées aux maladies liées à la consommation de tabac et identifiées par des autorités de santé comme Health Canada, l'OMS ou l'Autorité de santé américaine sont en moyenne réduites de plus de 90%; dans certains cas la réduction est de plus de 95%». Mais dans certains cas, au moins ceux listés, ces taux sont bien moins réduits. Mes propos ne sont pas contredits par cette affirmation, sans étude scientifique indépendante fiable pour la soutenir par ailleurs. On précisera, même si la tournure est habile, que la mention de Health Canada, l'OMS et l'Autorité de santé américaine ne doit pas faire croire que ces organismes sont associés aux recherches de PMI.

"Menacer la presse était le seul moyen de les faire bouger", Philip Morris 1980
Je remarque que la directrice scientifique précise que la cigarette 3R4F est une «formule standard qui est définie, entre autres, par l'Institut de recherche sur le tabac de l'Université du Kentucky». C'est gentil, je le savais. Mais cela ne nous précise pas les taux en absolu de toxiques dégagés par cette cigarette standard utilisée par la recherche cigarettière, comme remarqué dans mon article. Elle affirme également que l'aérosol dégagé par l'iQos serait de «90 à 95 %  moins toxique» que la fumée de cette cigarette. Merci, c'est de bonne guerre. Mais, nous avions déjà lu les simili "publi-reportages" du Matin et autres médias l'affirmant sans qu'aucune évaluation indépendante scientifique ne soit là pour confirmer.

Dernier point, mais pas le moindre, autour de l'ammoniac de l'iQos. Contrairement à ce que prétend la directrice scientifique de Philip Morris, je n'ai pas affirmé qu'il y a ajout d'ammoniac dans ce produit (les cigarettes de l'iQos). J'ai rappelé que l'ajout d'ammoniac a été la clef du succès des Marlboro dans les années 1960 en rendant la nicotine «libre» et beaucoup plus addictive. Par ailleurs, je relève la présence importante d'ammoniac dans la fumée dégagée par l'iQos selon les études de PMI même. Ce que finalement, la directrice scientifique confirme.

Moira Gilchrist affirme aussi que «Philip Morris International n'ajoute pas d'ammoniac dans les Heatsticks utilisés avec l'iQOS, ni dans aucun autre des ses produits du tabac. L'ammoniac est naturellement présent dans le tabac, mais les taux trouvés dans l'aérosol des Heatsticks utilisés avec l'iQos sont réduits environ de moitié en comparaison à ceux trouvés dans la fumée d'une cigarette». Pour éclairer le lecteur non initié, les Heatsticks sont les cigarettes de tabac que l'usager doit mettre dans l'appareil iQos. La directrice scientifique reconnaît donc que le taux d'ammoniac dégagé par la fumée de l'iQos est nettement supérieur à 10% de celle d'une cigarette (51 % d'après l'étude de sa firme). Je maintiens que l'ammoniac alcalinise la nicotine pour la rendre free-base, et accroît ainsi énormément son addictivité par rapport à la nicotine elle-même (comme celle par exemple des e-liquides à vaper fait avec de la nicotine de qualité pharmaceutique et donc purifiée).

Mais que faut-il entendre par PMI n'ajoute pas d'ammoniac? On sait par la publication, ordonnée par des tribunaux étatsuniens, des archives secrètes des cigarettiers qu'ils utilisent trois types de manipulation pour accroître l'addictivité de leurs cigarettes – voir Le rideau de fumée de G. Dubois. Une première d'ordre mécanique, en jouant sur le filtre par ex. Une seconde de type chimique par l'ajout d'additifs. Et enfin une troisième génétique en manipulant les plants de tabac eux-mêmes. L'opacité des conditions de production des firmes cigarettières fait que cette affirmation de l'absence d'ajout d'ammoniac est invérifiable. Cette industrie n'a pas hésité à mentir à nombreuses reprises dans son histoire, ce qui peut légitimement faire douter de ces propos. Mais il est aussi possible que la directrice scientifique joue simplement sur les mots: que veut dire «présent naturellement» ? Naturel comme un plant de maïs Monsanto ?

Il y a un point sur lequel Moira Gilchrist ne se prononce pas: la présence faible, mais présence tout de même de dégagement de monoxyde de carbone par l'iQos (ou pour reprendre sa terminologie, dans l'aérosol dégagé par l'utilisation de Heatstick avec l'appareil iQos (ouf...)). Selon les témoignages que j'ai recueillis d'utilisateurs, ceux-ci doutent de l'absence totale de combustion. Lorsqu'ils ouvrent la cigarette, le "Heatstick", après l'avoir fumé, ils constatent que le tabac est d'apparence carbonisé. Il n'est pas réduit en cendre comme avec les autres cigarettes vendues par Philip Morris, mais il n'est pas non plus dans son état d'origine. Il est légitime de se demander qu'est-ce que veut donc dire précisément «tabac chauffé». Et où se situe l'iQos sur le continuum des risques par rapport à la vape?

Dans cette perspective, ce qui brille dans cette «réponse», c'est évidemment l'absence de la question du traitement de faveur dont jouit Philip Morris de la part des autorités fédérales. Au moment où l'Aargauer Zeitung vient de révéler un rapport indépendant d'évaluation du Bureau sur les politiques du travail et sociales (BASS) sur les conséquences du projet de Loi sur les produits du tabac (LPTab). Ce rapport AIR, dont les médias romands ne soufflent mot, a depuis été publié sur le site de l'Office fédéral de la Santé publique(OFSP). Il qualifie «d'absurde» la situation actuelle d'interdiction des liquides nicotinés par l'OFSP, alors que la vente de tabac plus nocif est autorisée.
(Nous essaierons de revenir sur ce rapport intéressant et important).

En résumé, Philip Morris m'accuse de propos que je n'ai pas tenu ; répète sa publicité sans évaluation scientifique indépendante et fiable pour la soutenir ; reconnaît implicitement la présence importante d'ammoniac dégagée par sa nouvelle cigarette ; et évite soigneusement les questions de fond sur l'addictivité de son produit et surtout son travail de lobbying auprès des autorités fédérales.

Bref, iQos mais Philip Morris ne dit rien de bien intéressant.

Parodie de Leio Vape
Ajout décembre 2015 : en Italie aussi Philip Morris bénéficie de la bienveillance des autorités contre les vapoteurs http://vapolitique.blogspot.ch/2015/12/unpesopertutti-les-vapoteurs-italiens.html 

2 commentaires :

  1. Il est encore possible de voir la position du directeur du Centre de documentation et d'information du tabac (CDIT) à propos de l'ammoniaque xD. Et on se rend compte que les méthodes semblent être les mêmes.
    Voir l'extrait:
    "...Sauf que pour le tabac blond, au moment du traitement à l'air chaud, une part d'ammoniaque disparaît. Alors, on a suggéré qu'on surdosait, ensuite, en ammoniaque... Il n'y a eu surdosage que dans le cadre d'expérimentations, dans le cadre de recherches sur les rapports entre l'alcalinité de la fumée et ses propriétés sensorielles. Mais il n'y a pas eu surdosage dans la production.Il n'y a eu apport d'ammoniaque que pour en compenser la perte au moment du séchage. Ainsi, un test récent, sur 10-marques, indique qu'il n'y a pas de surdosage..."
    Lien à voir pour lire la réaction en entier de l'époque :
    http://www.ladepeche.fr/article/2000/03/15/84600-tabac-le-film-qui-accable.html

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