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mercredi 28 septembre 2016

[Expresso] Comment la FDA interdit la critique? Les révélations du Scientific American

Comment la FDA produit la pensée unique ? Charles Seife, du Scientific American, explique la manipulation des médias par l’agence américaine à travers l’exemple de sa stratégie de comm’ sur le vapotage. Article impressionnant et inquiétant sur l’état de la liberté d’expression aux Etats-Unis. L'article original en anglais scientific american.com - how the fda manipulates the media
La stratégie de manipulation des médias de l’agence américaine s’appuie sur le principe de « l’embargo » : ne donner accès à l’info qu’à un groupe restreint de journalistes en échange de leur censure de toute voix critique sur cette info. « Les journalistes deviennent ainsi des sténographes », explique Ivan Oransky, journaliste médical dans un papier sur Embargo Watch. Le deal est win/win: les journalistes élus profitent du prestige en contraste de ceux marginalisés par l’organisation. Evidemment, cette culture de la pensée unique repose sur le secret et le silence des journalistes de déférences. Les documents de la FDA expliquant la stratégie d’une campagne en janvier 2014 éclaire le processus. « La conférence de presse est réservée aux journalistes de top niveau pour influencer fortement la couverture et l’opinion publique de la campagne. … Les médias qui assistent à la séance d’information seront informés qu’il y a un embargo strict, interdisant tout contact en dehors de la FDA pour commenter la campagne », explique un document de la FDA. Le 4 février suivant, la FDA invitait dix reporters sélectionnés de ces médias: New York Times, Washington Post, USA Today, Associated Press, Reuters, ABC, NBC, CNN et NPR. Seul NPR et CNN, dans un second temps, ont donné la parole à des personnes indépendantes de la FDA sur le sujet. Aucun n’a mentionné le système d’embargo qui leur avait donné l’exclusivité de l’information.


La stratégie de comm’ de la FDA à propos du vapotage est encore plus exemplaire. Clara Ritger, du National Journal, témoigne avoir essayé de s’informer le 18 avril sur le projet de réglementation dans les cartons de la FDA. Réponse bureaucratique de la chargé de comm’ Jenny Haliski la renvoyant à s’abonner à la mailing list de l’agence. En réalité, la FDA avait déjà prévue de convier à un briefing une brochette triée sur le volet de journalistes complaisants le 23 avril, avant de lancer un communiqué de presse le lendemain. Aux dix Key opinion leaders habituels, la FDA a ajouté cette fois le Wall Street Journal , le Boston Globe , le Los Angeles Times , Bloomberg News, Politico et le Congressional Quarterly. Clara Ritger comme tous les autres journalistes ont été tenus à l’écart, certain voyant même leur accès à la mailing list de la FDA black-listé. « Tel que précisé, sous cet embargo vous ne serez pas en mesure de prendre contact avec des tiers pour commenter cette annonce. Nous vous fournissons un aperçu de l’information sous cette condition », explique le document de la FDA remis aux journalistes conviés. Un journaliste semble avoir eu l’audace de ne pas jouer le jeu en contactant un parlementaire du Congrès sur le sujet. Réaction immédiate de la FDA par mail aux journalistes: « Nous prenons cette affaire très au sérieux, et en conséquence, toute personne ayant violé l’embargo sera exclu de futures séances d’information avec l’agence ».

Bref, les sténographes avaient 24 heures d’avance sur les autres médias pour imposer une lecture unique de la décision de tuer la vape par la FDA. Opération réussie, la couverture a été une véritable chape de plomb uniforme et sans faille: seules les paroles de Mitch Zeller, directeur de la FDA Tobacco, et Margareth Hamburg, directrice de la FDA, ont été rapportées dans les médias ! Les réactions ultérieures donnaient la paroles à l’industrie cigarettières et celle de l’anti-tabac, mais pas un mot laissé aux vapoteurs, pas une mention des controverses sur le fait de légiférer un produit sans tabac ni combustion comme produit du tabac, ni les préalables déconvenues de la FDA devant la Court du district de Columbia pour sa tentative d’interdiction abusive du vapotage. Dans ce concert harmonisé, léger bémol de Sabrina Tavernise, journaliste du New-York Times, qui ose préciser à ces lecteurs les conditions d’embargo de l’info de la FDA. Là aussi, la FDA la menace immédiatement par l’entremise de son chargé de comm’ Jefferson.

Les pratiques et les règles d’accès à l’info de la FDA restent floues. Bien que l’embargo soit officiellement interdit par les règles de l’agence depuis 2011, il est de toute évidence régulièrement utilisé lorsque le sujet est stratégique. La FDA a refusé de répondre aux question de l’auteur du papier… Depuis que le New-York Times a « dérapé » en révélant les restrictions à l’info de la FDA, aucun journaliste n’a osé mentionner le problème publiquement. De nombreux journalistes contactés par Scientific American ont préféré ne pas s’exprimer sur la question. L’omerta semble avoir de beaux jours devant elle. Vincent Kiernan, journaliste scientifique et doyen à l’Université Georges Mason, fait le constat d’une résignation à la voix de son maître: « les journalistes en général ont abandonné d’essayer de comprendre comment leur travail est contrôlé et façonné par le système d’embargo ».

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