samedi 24 juin 2017

Les Philippines vont-elles utiliser des détecteurs de nicotine pour traquer les vapoteurs?

Les Philippines envisagent de se doter de détecteurs de nicotine pour en traquer les consommateurs. "Même s'il n'y a eu que du vapotage, ce gadget permet de détecter des particules de nicotine, même simplement vaporisées. Ainsi il n'y a même plus à prouver la nocivité pour autrui. Dès que nous détectons des traces de nicotine, même si elle provient de vapotage, alors c'est une preuve suffisante pour estimer que le lieu n'est pas "100% smoke-free" et qu'il y a violation de la directive", annonce Paulyn Ubial, Secrétaire d'Etat à la santé, le 30 mai dernier au site d'information Rappler

La directive dont elle parle - l'Executive order 26 (EO26) - a été signée le 16 mai par Rodrigo Duterte, Président controversé des Philippines. L'EO 26 interdit de fumer dans les lieux publics et dans la rue à moins de 10 mètres des bâtiments. La vente et la promotion de produits de tabac dans un périmètre de 100 mètres autour des écoles et des crèches sont également prohibées. Enfreindre cette directive est considérer comme un délit pouvant entraîner une peine jusqu'à 4 mois de prison ferme.

Pressions de la CCLAT de l'OMS contre le vapotage

Mais telle que signée, sa définition ne couvre pas le vapotage. " "Fumer" signifie être en possession ou contrôler un produit de tabac allumé sans considération que la fumée soit inhalée ou exhalée activement", stipule la directive (Sec. 1 § i). Visiblement mise sous pression, la Secrétaire à la santé a, dans la foulée, promis d'essayer de corriger le tir dans les règles d'application. "Nous inclurons le vapotage lorsque nous aurons reçu les informations et les recommandations de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS)", déclare Paulyn Ubial le 19 mai. Les 19, 20 et 21 octobre dernier, des cadres de la Convention cadre de lutte anti-tabac (CCLAT ou FCTC en anglais) de l'OMS avaient rencontré des représentants du gouvernement philippins pour préparer l'EO 26 dans un luxueux hôtel de Manille. 

Vera da Costa e Silva, Directrice de la CCLAT de l'OMS, s'était d'ailleurs fendue de félicitations à Rodrigo Duterte, alors que les Philippines connaissaient un véritable massacre à son initiative au nom de la lutte anti-drogue. Autant dire que "l'oubli" du vapotage dans l'EO 26 n'a pas été apprécié par la Directrice brésilienne à l'origine de la tentative, lors de la dernière conférence sur le tabac de l'OMS (COP7), d'une interdiction mondiale du vapotage avec la délégation de l'Inde, l'autre grand pays exportateur de tabac au niveau mondial avec le Brésil.

Surveiller et punir

Problème technique pour les tenants de la ligne anti-vape, dont on ne sait pas vraiment s'ils défendent la santé publique ou protègent les ventes de cigarettes, la vape ne contient pas de tabac et ne génère pas de fumée avec ces constituants toxiques spécifiques. D'où la nécessité pour eux de faire glisser l'interdiction de la fumée vers la présence de nicotine. Le "gadget" qui pourrait leur permettre de faire cela, auquel se réfère la Secrétaire à la santé philippines, est développé par des chercheurs américains.

Une équipe spéciale du Dartmouth College, université privée du New Hampshire (USA), planche sur ce système depuis le début de la décennie. Dirigées par  Joseph Belbruno, les recherches ont connu une avancée majeure relatée dans un article publié en septembre 2013 dans Nicotine & Tobacco Research. La mise au point d'un polymère avec des nanoparticules modulant leur résistance électrique selon la présence de nicotine a ouvert la porte au développement du senseur de nicotine. Bien que leurs tests montrent un problème de réactivité non linéaire à la présence de nicotine, les chercheurs enchaînent les dépôts de brevets. Après le polymère de nanotechnologie en 2012, la technologie de l'appareil même et son interface informatique en 2013, les inventeurs BelBruno et Tanski ont breveté le process de fabrication du produit en décembre 2016. Sa commercialisation est lancée exclusivement sur le site de Freshair. Il en coûte 122$ l'appareil et une maintenance de 4$ par mois. La firme annonce aussi le développement imminent d'une version anti-cannabis.

Pizza, bouillabaisse & moussaka connections 

La firme Freshair promet de pouvoir traquer les fumeurs dans les lieux interdits, telles les voitures de location, les chambres d'hôtel ou "même chez soi". Par une surveillance en temps réel, mais aussi en détectant des restes de nicotine après l'usage ("résidus tertiaires"). Une question n'est pas problématisée par les chercheurs, ni par leur site commercial qui reste extrêmement évasif sur les méthode de détection de leur appareil. Que se passera t-il en cas de présence de nicotine ne provenant pas de tabagisme? La question se pose non seulement pour le vapotage, mais évidemment aussi pour les activités de cuisine. Les cuisiniers philippins devront-ils renoncer à cuire tomates, patates, aubergines, carottes, poivrons, choux-fleurs etc... pour ne pas vaporiser la nicotine de ces solanacées dont le mouchard détecterait la trace? 

Les chercheurs américains semblent avoir fait l'impasse sur cette question de risque de "faux positifs" en postulant que toute présence de nicotine est synonyme de tabagisme. Un postulat dont l'impensé semble illustrer le glissement d'un certain courant de la lutte anti-tabac vers une croisade délirante contre la nicotine.


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