Vague de rechutes tabagiques de femmes enceintes provoquées par les gynécos français

Dans l’ombre de l’épidémie de Covid-19, la déferlante passe inaperçue depuis le début d’année en France. Pourtant une vague de femmes enceintes rechutent dans le tabagisme après que leur gynéco leur ait conseillé de ne plus vapoter. Les groupes d’entraide et les consultations d’arrêt tabagique encaissent l'épidémie de panique. À l’origine de l'onde de choc, le résumé des recommandations de prise en charge du Collège national des gynécologues et des obstétriciens français (CNGOF) et de la Société francophone de tabacologie (SFT) diffusé en janvier. En une demi-page qui amalgame vapotage, chicha, cigarette chauffée et Snus, le CNGOF et la SFT recommandent « de déconseiller l’initiation ou la poursuite des produits de vapotage pendant la grossesse (accord professionnel) ». Ce texte court ne présentait aucune référence scientifique, mais il a été suivi par nombre de gynécologues praticiens français.

Une recherche ultra-light

Depuis, la revue du CNGOF a publié, dans son numéro de juillet-août, un papier de quatre pages pour justifier ses recommandations sur le vapotage, la chicha, le tabac chauffé, la Juul et le Snus*. Aucune femme, aucun tabacologue, aucune représentante de femmes enceintes ni d’usagers de produit de réduction des risques, ne cosignent l’article. Les auteurs, les Drs Charles Garabedian, Paul Berveiller et Paul Guerby, estiment avoir dressé l’état des connaissances concernant le vapotage sur la base de douze (12 !) études référencées. En contraste, la revue de connaissances publiée en juin par l’association Sovape sur le sujet [disclaimer: à laquelle j’ai participé], compte près d’une cinquantaine de références.

Ignorance des données disponibles

Les trois gynécologues français affirment qu’il n’existe « aucune donnée » sur les effets du vapotage durant la grossesse. Pourtant, deux publications scientifiques relatent les statistiques de 2018 et 2019 des accouchements de femmes ayant vapoté, fumé ou sans consommation de produits nicotiniques à l’hôpital Coombe de Dublin, qui accueille près de 8500 naissances par an. Les deux analyses du suivi aboutissent aux mêmes résultats : il n’y a pas de différence significative entre les accouchements et les mesures des bébés des femmes vapoteuses exclusives par rapport aux femmes non-fumeuses, au contraire des fumeuses.
« Les bébés nés d’utilisatrices de vapotage avaient un poids moyen à la naissance de 3482 g (+/- 549 g), similaire aux bébés des non-fumeuses (3471 g +/-504 g) et significativement supérieur à ceux des fumeuses (3166 g +/- 502 g). [...] Aucun cas de morbidité maternelle grave n’a été relevé. Les résultats de l’accouchement, y compris le besoin d’induction, le mode d’accouchement, le traumatisme périnéal et l’hémorragie post-partum, étaient tous similaires à ceux des non-fumeuses, tout comme les taux d’admission en unité de soins spéciaux. Aucun cas de syndrome de détresse respiratoire néonatale n’a été signalé ». McDonnell, B.P., Bergin, E., Regan, C., 2019. 186: Electronic cigarette use in pregnancy is not associated with low birth weight or preterm delivery. American Journal of Obstetrics & Gynecology 220, S137. https://doi.org/10.1016/j.ajog.2018.11.207

Connaissances de base sur le sujet défaillantes

Les auteurs de la recommandation du CNGOF n’ont pas non plus jugé nécessaire de prendre en compte les analyses du Royal College of physicians britannique de 2016, ni les rapports annuels sur le vapotage pour le Public Health England depuis 2015. Le dernier de 2020 consacre pourtant un chapitre spécialement sur le vapotage et les femmes enceintes, ainsi que les personnes souffrant de troubles psychologiques. 

Les données de Santé Publique France méprisées

Les gynécologues français affirment aussi que les données pour l’arrêt tabagique avec le vapotage ne permettent pas de conclure à une aide, en omettant de nombreux travaux. Notamment, ils ignorent l’étude clinique menée par une équipe du Pr Peter Hajek avec 886 participants, montrant un taux d’arrêt tabagique consolidé à un an avec le vapotage deux fois plus efficace que les substituts nicotiniques. Ainsi que l’analyse de Santé Publique France sur le suivi en population de 2011 à 2017, qui a vu en moyenne au moins 100 000 fumeurs français par an réussir à arrêter de fumer à long terme grâce à la vape. 

Les médecins ont besoin d’outils éducatifs

En s’appuyant sur la récente revue Cochrane de mai 2020 sur les « facteurs influençant la prise et l’usage de substituts nicotiniques et de vapotage chez les femmes enceintes qui fument », les trois gynécologues français soulignent cependant « le besoin d’outils éducatifs non seulement pour les patients, mais aussi pour les médecins »

Alors, pourquoi ne pas avoir intégré ni pris en compte l’avis de personnes compétentes et expérimentées pour éclairer leur recherche ? Le mystère s’épaissit avec l’absence de considération pour les recherches de groupes de travail tels que le Smoking in pregnancy Challenge group britannique, le Lullaby trust ou la position du Collège Royal des sages-femmes.

Une recherche de connaissances pré-déterminée ?

En passant, il est surprenant de constater que la revue de connaissances du CNGOF contient au moins une étude publiée en mai 2020, alors que la recommandation qu’elle soutient a été diffusée dès janvier. Ajouté aux études ignorées, qui apparaissent pourtant dans la base de données avec les mots clefs que les auteurs disent avoir utilisés, le traitement énigmatique et fluctuant entre janvier et juillet de la Juul, ainsi que l’orientation générale du travail, une étrange impression surgit. On en vient à se demander si au lieu d’éclairer l’élaboration des recommandations, ce travail n’est pas simplement un papier d’accommodement pour accompagner une recommandation prise a priori sans tenir compte des données scientifiques. Mais ce n’est peut-être qu’un sentiment erroné... ou pas.
« Les “Big Tobacco”, les “Big Pharma”, l’OMS sous impulsion “Bloombergienne”, mais aussi les grandes associations historiques de lutte contre le tabac enfoncent cette tyrannie de l’idéal [de l’abstinence totale de nicotine] pour mieux asseoir leurs budgets et rentes en péril : attention le vapotage est dangereux !
Au point d’influencer le CNGOF à inciter ses membres à culpabiliser les femmes enceintes, voire les mettre en danger, en leur demandant d’arrêter le vapotage quand enfin elles ont réussi à arrêter de fumer par ce moyen ? Pourtant, des études internationales existent et nous aident à ne pas commettre cette faute professionnelle. Ignorer ces études est aussi invraisemblable en 2020 que de continuer à ne pas faire de différence entre tabac fumé (combustion), tabac chauffé, chicha et… vapotage », le Dr William Lowenstein dans son avis complémentaire à la revue de connaissances de Sovape

Pousser à continuer ou recommencer de fumer n’est pas de la précaution

Sur la base de cette recherche médiocre, s’étant privés de publications incontournables et des éclairages d'acteurs de terrain et des principales concernées, les auteurs sombrent dans le contresens du principe de précaution en ayant perdu de vue le contexte. La précaution face à un danger certain, tel que celui de fumer, est de recourir à des mesures pour l’éviter même lorsque celles-ci ne sont pas encore totalement éclaircies. Dire qu’il ne faut pas arrêter de fumer avec le vapotage est tout sauf une précaution en regard du danger de fumer. Et cette erreur a de graves conséquences concrètes depuis le début d’année, comme l’a évoqué Libération fin juin.

« Combien de femmes enceintes sont venues, ces derniers temps, à ma consultation d’aide à l’arrêt du tabac, en ayant repris le tabac, alors qu’elles avaient brillamment arrêté de fumer avec la vape ? Mais leur gynécologue leur avait déconseillé la poursuite de celle-ci pendant leur grossesse… La reprise du tabac est alors très rapide ». En complément du travail de Sovape, la Dre Marion Adler, tabacologue de l’hôpital de Clamart où elle a créé la consultation pour les femmes enceintes en 2001 et elle-même membre de la SFT, sonne l’alerte en juin contre la recommandation diffusée depuis le début de l'année.

Une vague de rechutes tabagiques provoquées par le CNGOF

Malheureusement, elle est loin d’être la seule à faire ce constat glaçant. Les groupes d’entraide à l’arrêt tabagique font face à une avalanche de femmes enceintes paniquées par les conseils de leurs gynécos sur le sujet ces derniers mois. « Au contact quotidien de femmes enceintes dans le groupe auto-support INFO VAPE, l’association SOVAPE constate leurs inquiétudes récurrentes à l’égard du vapotage. Celles qui fument sont découragées d’y recourir pour tenter l’arrêt, d’autres qui ont arrêté la cigarette sont culpabilisées et “sommées” de cesser de vapoter », précise Sovape lors de la diffusion de sa revue de connaissances.

Même retour d'expérience sur les autres groupes d’entraide. Les femmes enceintes déboussolées demandent de l’aide sur le sujet, quand elles n’ont pas déjà repris la cigarette. Le malaise est palpable. Nicolas Govin, tabacologue animateur du groupe de plus de 8000 membres sur Facebook Entraide Tabac : arrêter de fumer ensemble !, faisait part de sa sidération dès le mois de mars.

Une recommandation nocive à rétracter

En France, près de 30 % des femmes qui tombent enceintes fument. Moins de la moitié de celles-ci réussissent à arrêter avant terme. Pourtant un arrêt au premier trimestre de grossesse permet de réduire presque totalement les méfaits liés au tabagisme pour l’accouchement et le futur bébé. Dans cette situation, condamner une solution efficace et pratique est incompréhensible. 

Mais pire, stigmatiser et faire la chasse aux vapoteuses, tels que le recommandent le CNGOF et la SFT, au risque de les repousser dans le tabagisme est nuisible. Les femmes qui ont arrêté ou qui veulent arrêter de fumer doivent-elles désormais se méfier de leur gynéco et leur cacher ce sujet ?

Au vu de ses conséquences délétères, des lacunes et des erreurs de la recherche qui la soutient, cette recommandation du CNGOF devrait être immédiatement retirée et corrigée avec un travail sérieux préalable intégrant les parties prenantes concernées. 


* Garabedian C., et al. ; "Autres méthodes de consommation pendant la grossesse : cigarette électronique, tabac chauffé, chicha et snus — Rapport d’experts et recommandations CNGOF-SFT sur la prise en charge du tabagisme en cours de grossesse" ; in Gynécologie Obstétrique Fertilité & Sénologie (2020), https://doi.org/10.1016/j.gofs.2020.03.031 

Commentaires

  1. They are resistant to remove "civil liberties for smokers", while cigarette smokers stand up to defend their purchase and also sales And sales rights.juul sverige

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